le blog de Martine Sonnet – ISSN : 2267-8735
"Le problème de la nuit reste entier. Comment la traverser, chaque fois la traverser tout entière ?" Henri Michaux
Je rentrais de La Haye à Paris lundi soir en Thalys – rebaptisé désormais Eurostar mais avec précision “couleur du train : rouge” sur le billet pour ne pas confondre avec le londonien – en lisant Le Père Goriot de Balzac que je n’avais jamais lu. Je comble petit à petit ma lacune balzacienne. Après m’en être tenue des décennies durant à la seule Eugénie Grandet étudiée en classe de troisième, lecture scolaire n’invitant pas forcément à prolonger la découverte de l’auteur, j’ai, ces dernières années, fait mes délices de La cousine Bette puis du Cousin Pons.
Mes voyages aux Pays-Bas devenus assez réguliers pour cause d’extension familiale néerlandaise s’accompagnent toujours du choix mûrement réfléchi d’un livre pour le train, m’assurant une lecture immersive propre à accompagner l’aller comme le retour. Pour ce voyage c’était Le Père Goriot, que j’avais pris soin d’emprunter en Folio à ma bibliothèque habituelle, le Garnier jaune de la maison étant défraîchi et dans une collection dont je n’ai jamais apprécié le format ni la typographie. L’idée de prendre place à bord de cet Eurostar avec Balzac était née de ma récente visite de l’exposition (terminée depuis le 30 mars) “Illusions (conjugales) perdues”, chez lui, rue Raynouard, Paris XVIe.
Je me suis évidemment régalée avec Le Père Goriot, de Paris à Rotterdam et de Rotterdam à Paris, sans quasiment bouger de chez moi puisque la pension bourgeoise Vauquer est à deux pas d’ici.
Le plus extraordinaire dans ma lecture ferroviaire balzacienne c’est qu’entrant en gare du Nord je me suis aperçue que, un rang devant moi, de l’autre côté du couloir, l’homme qui avait passé comme moi le voyage plongé dans un livre lisait lui aussi Balzac, ses Mémoires de deux jeunes mariées. Peut-être avait-il visité l’exposition désillusionnée de la Maison de Balzac. Il avait choisi une édition de poche Garnier Flammarion (couvertures blanche). La femme qui l’accompagnait, lectrice elle aussi de bout-en-bout du voyage, a rangé trop prestement son livre à l’arrivée pour que je l’identifie. Nous nous sommes tous assurés que nous n’avions rien oublié à notre place avant de descendre et surtout pas Balzac.
J’aimerais bien savoir quelle est la probabilité que dans un wagon de train deux lecteurs de l’auteur de la Comédie humaine voisinent comme nous l’avons fait, à un rang d’écart, entre Rotterdam et Paris. Une infime probabilité sans doute mais une heureuse coïncidence, de celles qui confortent nos plus forts attachements et nous réjouissent.
Illustration : photographie d’Eugène Atget, 1912, du puits et du jardin de la cour intérieure du 24 rue Tournefort (ancienne rue Neuve-Sainte-Geneviève), Paris Ve, emplacement présumé de la pension Vauquer. Collections de la Bibliothèque historique de la ville de Paris, cote de l’exemplaire numérisé 4-EPR-00782.
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